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forêt - Page 7

  • le Dieu de pitié

     

     

    C’était la grande promenade, la promenade des grands jours. Il fallait  se rendre dans la forêt par le chemin des porcs, traverser le coin de l’abbaye, passer devant la maison du garde dont le chien tirait sur la chaîne  en aboyant.

    La forêt était immense à nos yeux d’enfants, immense et pleine de mystère. On empruntait un chemin plein de fondrières creusées dans l’argile jaune par les chars étranges et lourds des débardeurs. Les roseaux par endroit avaient quitté les fossés pour s’épanouir  au milieu  du chemin, on s’y cachait en naviguant d’une rive à l’autre, un vrai plaisir d’enfant. On se regroupait en arrivant sur un chemin empierré qui  longeait l’étang en montant légèrement .Et, soudain, sous un très vieux chêne, il  était là. C’était un beau Christ taillé dans le buis cloué sur  une poutre  noircie. Une impressionnante couronne d’épines faisait de Lui un vrai « Dieu de pitié ». Il était surmonté d’un curieux petit toit frisé fixé à même l’écorce d’un vieux chêne. Les petits l’appelaient les « deux petits pieds ». Ils ne se  trompaient guère car il n’avait plus qu’une main  et ses deux pieds  perçés d’un seul grand clou tenait l’ensemble. Longtemps après, en allant au champignon,  je passai souvent devant le vieux chêne et son Dieu de pitié. Il était sur  le chemin où Jacqueline, mon premier professeur, m’avait initié et fait découvrir les dômes lumineux de mes premières coulemelles (lépiota  procéra : la lépiote longue et cotonneuse, élevée et bien élevée). Chaque fois montait en moi le souvenir des merveilleuses promenades de mon enfance. Or voici qu’en  revenant panier vide de mon coin favori ; je  découvre que le Christ a disparu. Au pied du chêne, une poutre noire traîne dans les feuilles mortes. Reste le petit toit dérisoire toujours fixé à l’écorce. Je parle à des amis de ce vol insolite et on décide d’aller ensemble remettre un crucifix sous le vieux chêne. Dans la voiture une échelle, un marteau, une tenaille, des clous et un christ en fonte noire de provenance inconnue  trouvée dans un grenier de presbytère. Il ne manque que la lance pour que soient réunis tous les outils de la passion. Alors que mon ami en haut de l’échelle fixe le dernier clou, voici que survient le garde forestier en grandes enjambées.  « Que faites vous là ? » On se présente, on s’explique. Il croyait que l’on s’emparait de ce qu’il restait de ce Dieu pitoyable. « Savez-vous que le Dieu de pitié a été volé lors d’une réunion fédérale des gardes forestiers ? Voyez que les voleurs étaient bien renseignés » « Quand j’étais petit, ajoute  le garde, on venait souvent en famille par ici. Un  jour, c’était un Dimanche, on passait  sur le chemin de l’étang. Au carrefour, mon père fait signe avec son doigt. Il désigne le Dieu de pitié puis, le doigt sur les lèvres, il nous invite à faire silence. Au pied du vieux chêne il y avait un, deux, trois, cinq lapins tranquillement assis. Regardez, nous dit  notre père, ils font leur prière. Eh bien, messieurs, vous pouvez rire si vous le voulez  mais je crois que mon père avait raison. Ces lapins faisaient leurs  prières ».

    Depuis ce jour là, chaque fois que je reviens panier vide ou panier plein de mes bons coins à coulemelles,  je regarde si je n’aperçois pas des lapins les pattes jointes en train de prier le Dieu d’avoir pitié d’eux et de ne mettre sur leur route que des chasseurs maladroits ou de pacifiques cueilleurs de champignons.

     

     

     

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